Réforme de la Coupe Davis : 10 questions à Bernard Giudicelli | Fédération Française de Tennis

09/03/2018

Réforme de la Coupe Davis : 10 questions à Bernard Giudicelli

Président de la FFT et Chairman du comité de la Coupe Davis depuis 2015, Bernard Giudicelli est membre du conseil d’administration de la fédération internationale. Il répond aux questions concernant la réforme sur la Coupe Davis.

1.    La Coupe Davis va changer de format : pour quelles raisons ?
Reprenons le fil de l’histoire pour bien comprendre la situation actuelle. Depuis février 2016, date de la 1ère réunion du Davis Cup Committee dont je suis le chairman, nous avons dû gérer le projet de finale neutre qui ne nous convenait pas et qui a finalement été retiré de l’ordre du jour à l’AG de 2017. Et contrairement à ce qui est dit, j’ai toujours fait face à mes responsabilités. Au mois de septembre 2017, le Committee a proposé un format à 30 équipes étalé sur deux années. Le Board a demandé une évaluation comparative de trois formats : l'actuel, celui à 30 et celui à 64 équipes.

Celle-ci a été confiée à un cabinet indépendant (Deloitte). Son analyse a porté sur plusieurs critères et surtout sur les indicateurs de performance clés qui sont dans les contrats de sponsoring : la participation des 10 meilleurs mondiaux et l’audience de l’événement. Le constat est sans appel : aucune des solutions ne répond aux exigences des sponsors sans lesquels il ne peut pas y avoir de compétition.

2. Pourquoi avoir voté pour le projet KOSMOS? Certains vous reprochent de n’avoir rien fait pour empêcher cela.
Tout d’abord il faut rappeler que les règles de l’ITF obligent les membres du Board à se préoccuper uniquement de la situation internationale et non pas celle de leur pays d’origine. Je représente toutes les nations qui m’ont élu. À l’assemblée générale du Vietnam en août 2017, après le rejet du passage au meilleur des trois sets, il régnait une grande confusion. Plusieurs membres du Board m’ont demandé d’intervenir pour sortir du chaos dans lequel nous nous enlisions. Et en parlant avec mon cœur et mes tripes aux 110 délégués des nations présentes, j’ai obtenu un accord à 94 % pour donner au Board une plus grande latitude pour conduire la réforme avec un engagement honnête : la décision finale appartiendra aux nations.

À la fin de l’assemblée générale plusieurs nations qui avaient voté contre la résolution du Board sont venues me voir pour me remercier et m’assurer de leur soutien. Aujourd’hui, la véritable menace pour les fédérations nationales est la création d’une coupe du monde par équipe appelée WTC où les équipes nationales ne seraient pas désignées par les fédérations.

Cette menace existe toujours et toutes les fédérations nationales n’en ont pas forcément conscience. Si les meilleurs joueurs mondiaux de chaque pays font le choix de participer à cette épreuve début janvier 2020 en Australie, avec là aussi beaucoup d’argent à la clé, la Coupe Davis est morte et on peut ranger le trophée au musée du Hall of Fame.

3. Ce que vous dites, c’est que la Coupe Davis est en déclin, mais comment on a pu en arriver là ?
En 1979, la fédération internationale devient propriétaire de la Coupe Davis pour la première fois. Auparavant, les règles appartenaient à la fédération américaine (USTA) et la compétition était gérée par une commission qui s’appelait Davis Cup Nations Committee. L’ADN de la coupe Davis, c’est bien une coupe des nations. L’année suivante, en 1980, l’assemblée générale de Vienne modifie les règlements et abandonne définitivement la formule du challenge round pour la remplacer par le groupe mondial tel que nous le connaissons aujourd’hui. Mais pour financer les exigences des joueurs professionnels, un partenariat est conclu avec un sponsor titre (NEC). En 1991 le circuit ATP est créé et compte aujourd’hui, en plus des tournois du Grand Chelem, 62 tournois et 140 Challengers. En 2002, BNP Paribas remplace NEC et on compte jusqu’à 8 sponsors en 2007. Mais aujourd’hui, il n’en reste que 3 (BNP Paribas, ROLEX et ADECCO).

Au début des années 2000, les premières tensions sont apparues entre les joueurs et la fédération internationale, sans qu’il y ait vraiment d’avancée significative puisque les joueurs souhaitaient un allégement dans le calendrier et la fédération internationale refusait cette hypothèse. Face à ce dialogue de sourds et sans réelle obligation de participer à l’épreuve, petit à petit les meilleurs joueurs l’ont désertée. Et aujourd’hui, on atteint le point de non-retour.

4. Certains vous reprochent de ne pas vous être abstenu. Que leur répondez-vous ?
J’appartiens au conseil d’administration de la fédération internationale et nous étions face à une évidence : le format actuel, le format sur 2 ans avec 30 équipes que le comité de la coupe Davis avait souhaités, ou la formule avec 64 équipes, ne pouvait pas fonctionner. C’est une décision difficile pour notre pays très attaché à la Coupe Davis et je comprends l’émotion qui s’exprime, mais la réalité mondiale est que toutes les options ne fonctionnent plus à terme. Tous les membres du Board ont pris conscience de l’extrême gravité de la situation qui menace jusque à la pérennité de la fédération internationale.

L’accord unanime du Board, ce n’est pas un blanc-seing, c’est surtout donner une dernière chance de sauver la Coupe Davis et aussi à l’ITF, qui dépend largement des recettes de l’épreuve.

5. Est-ce que vous voulez dire que ce n’est pas seulement la Coupe Davis, mais aussi la fédération internationale qui est en danger ?
La Coupe Davis, c’est 70 % du budget de la fédération internationale. Sans les moyens de la financer et sans les recettes, toutes les fonctions majeures (règlement, lutte contre le dopage, lutte contre les paris truqués, financement des associations régionales, compétitions de jeunes) ne peuvent plus être financées et assumées. La fédération internationale assure le développement du jeu dans 205 pays, et surtout le renouvellement des générations et la formation des futurs champions au travers de tous les circuits de jeunes qu’elle organise ou qu’elle soutient.

6. Alors quelles solutions préconisez-vous ?
D’abord ouvrir les yeux : on est dans un sport professionnel et les moyens financiers sont un des éléments de la décision. La Coupe Davis, sur le modèle 1981 toujours en vigueur aujourd’hui ,repose sur un partenariat qui finance la participation des joueurs. Dans le contexte actuel, l’avenir de la compétition est dans la main des joueurs. Beaucoup de joueurs misent sur le fait que les fédérations ne réussiront pas à se mettre d’accord sur une alternative au système actuel. L’option qu’a choisie le Board va permettre de donner aux délégués, à l’assemblée générale, un vrai choix et non plus un replâtrage comme le connaît depuis le début des années 2000 et qui finalement nous ont amené à cette situation de décrépitude de l’événement.

Il faut préserver l’essentiel, ce sont les fédérations qui continueront à désigner leur capitaine et leur équipe, les joueurs bénéficieront d’un Prize Money à la hauteur de l’événement et les nations des retombées de l’épreuve. Ce n’est pas ce que je souhaitais au départ. J’aurais préféré une Coupe Davis sur deux ans, plus rare, mais il faut arrêter avec cette espèce de romantisme. L’étude des différentes solutions envisagées est implacable. Seul ce projet garantit la survie de la Coupe Davis et de l’ITF.

8. Finalement on vous reproche d’abandonner la Coupe Davis, que répondez-vous à vos détracteurs ?
Ce n’est pas moi qui abandonne la Coupe Davis, ce sont les meilleurs joueurs et nous devons en tant que responsable en comprendre les raisons et arrêter ce dialogue de sourds. Nous avons apporté un soutien sans faille à notre équipe de France de Coupe Davis. On la gagne 8 mois après notre élection et après 16 ans d’attente. Est-ce vraiment un hasard ? En 2014, on perd à Lille  dans une ambiance nettement favorable à la Suisse avec des rouges partout en bord de court. En 2017, on décide de placer les supporters avec des billets à prix réduit en bord de court en renonçant à de juteuses retombées pour les relations publiques. On divise par 3 le prix des billets sur les tribunes hautes avec des billets à 20 € pour en faire un évènement populaire. Cela crée une ambiance de folie et on remporte le trophée 16 ans après, même si l’adversité n’était pas la même.

Et cette année nous serons à nouveau derrière nos joueurs pour remporter le trophée et réaliser le doublé historique.

9. Quelle va être votre action jusqu’à l’assemblée générale du mois d’août ?
Jusqu’à maintenant, je devais respecter le droit de réserve des membres du Board de l’ITF. Désormais le président Haggerty s’est adressé aux nations et je peux m’exprimer. J’ai rencontré le président du Club France Davis, Eric Deblicker, et son vice-président Patrick Proisy. Nous avons eu plus de trois heures de débat au sein du comité exécutif. Ensuite je m’exprimerai devant le conseil supérieur du tennis et le conseil des présidents de ligues. Et à chaque occasion sur le terrain, j’expliquerai quelle est la réalité et les risques qui pèsent sur la fédération internationale.

Au sein de la fédération internationale et dans le respect de ses statuts, je travaillerai avec les membres du comité de la Coupe Davis pour clarifier un à un tous les points qui doivent constituer cet accord et nous ferons nos recommandations au Board qui devra adopter la résolution à faire voter cet été. Les dirigeants internationaux auront alors 4 mois pour se forger leur propre opinion et décider lors du vote le 15 août.
 
10. Qu’est-ce que vous inspire cet épisode de la vie du tennis international ?
La Coupe Davis, c’est comme les tournois du Grand Chelem. La force d’un événement consiste aussi dans sa capacité à vivre avec son temps sans perdre son ADN. L’ADN ,c’est représenter son pays et vaincre pour lui. C’est un mélange complexe de tradition et de modernité, de maintien et d’évolution. Tout est en mouvement et nous devons en permanence ajuster notre équilibre par anticipation et réaction. La coupe Davis n’échappe pas à cette règle.